Septembre en Or est le mois international de sensibilisation aux cancers des enfants et des adolescents. À cette occasion, LesAfricaines donne la parole à Anta Kébé, engagée depuis plusieurs années dans l’action sociale et particulièrement auprès des enfants atteints de cancer.
Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, les circonstances qui l’ont conduite à s’engager auprès des enfants malades, les réalités auxquelles ces derniers et leurs familles sont confrontés, ainsi que les difficultés liées à leur prise en charge. Elle évoque également ses autres actions en faveur des communautés, notamment dans l’accès à l’eau, et appelle à un engagement plus durable des donateurs, des entreprises et des organisations aux côtés des enfants atteints de cancer.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Qui est Anta Kébé, au-delà de son engagement associatif et de ses actions sociales ?
Je m’appelle Anta Kébé. J’ai fait tout mon parcours scolaire, de la maternelle à la terminale, au Sénégal. J’ai suivi le secondaire en série C, aujourd’hui série S1, en mathématiques, physiques et chimie.
J’ai ensuite poursuivi mes études universitaires au Canada, où j’ai obtenu un Bachelor en Business Administration, puis un MBA en qualité et réingénierie. J’ai également obtenu plusieurs certifications, dont ITIL.
Je suis une touche-à-tout, avec plus de 25 ans d’expérience au Canada et au Sénégal dans des domaines divers : qualité, marketing, commerce, ressources humaines, gestion des opérations et de la production, conseil, formation, gestion de projets, etc.
Quel a été votre parcours et quelles sont les expériences qui ont façonné votre engagement en faveur des autres ?
À l’âge de 7 ans, je faisais déjà du social. Le week-end, je préparais des amuse-bouches, comme des pastels et des beignets, que je distribuais aux talibés. Des amies du primaire disaient également que je leur distribuais mon lunch à l’école. Donc, je pense que je suis née avec cette volonté d’aider.
Mon modèle dans le social, c’est mon père. Donner sans rien attendre en retour et se priver pour les autres, je l’ai pris de lui.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de passer de la volonté d’aider à la mise en place d’actions concrètes sur le terrain ?
Depuis petite. Adolescente, je payais déjà des frais de scolarité et des frais médicaux et je donnais tout ce que je possédais aux autres. Quand je donne, je pleure tellement je suis heureuse. Mais personne n’était au courant, car tout cela était fait sur fonds propres.
Pourquoi cette cause vous tient-elle particulièrement à cœur ?
En 2018, pendant un an, je pleurais en demandant à Dieu de m’utiliser au maximum pour le servir à travers ses créatures.
Puis, en décembre 2020, j’ai vu un reportage à la télévision sur les cancers des enfants. J’ai fait une collecte et, pour la première fois, je suis allée payer moi-même, car l’argent des autres est lourd à porter.
Dès que j’ai vu les enfants atteints de cancer, je me suis dit : « C’est la réponse à ma prière de 2018. » Mon cœur ne me permettait pas de faire simplement une action ponctuelle et de les laisser à leur sort.
Après plusieurs années au contact des enfants atteints de cancer et de leurs familles, quelle réalité souhaitez-vous aujourd’hui faire connaître au grand public ?
La réalité, c’est que nos activités sont presque au point mort, faute d’engagement sur le long terme, en raison des promesses non tenues et de l’absence d’entreprises et d’instances capables de nous accompagner de façon continue et significative. Cette situation a des conséquences directes sur les enfants : certains d’entre eux, qui pourraient être sauvés, ne bénéficient pas d’un suivi adéquat.
Au-delà des soins médicaux, quels sont les besoins des enfants malades et de leurs familles qui restent encore insuffisamment pris en compte ?
Les frais médicaux ne sont pas pris en charge convenablement. Il y a également des ruptures et une rareté de certains médicaments, ainsi qu’une capacité d’accueil insuffisante.
Par ailleurs, 80 % des enfants viennent des régions, ce qui pose des problèmes de transport et de prise en charge des frais de déplacement. Il y a également des difficultés liées à l’alimentation pour ceux qui sont en soins du jour.
Quelles évolutions souhaiteriez-vous voir dans la prise en charge et l’accompagnement des enfants atteints de cancer au Sénégal ?
Il faudrait plus d’oncopédiatres, notamment des oncopédiatres dans les régions. Il faut également plus de gratuité, une meilleure disponibilité des médicaments, davantage de capacité d’accueil, plus de dons et davantage d’organisations qui nous accompagnent.

Votre engagement dépasse largement la question du cancer de l’enfant. Vous intervenez également dans l’accès à l’eau, auprès des orphelins, des enfants et des communautés. Qu’est-ce qui guide le choix de vos actions ?
Je me considère comme un outil que Dieu utilise à sa guise pour faire du bien. Tout ce qui est en conformité avec notre religion et qui permet d’aider les autres m’intéresse : l’accès à l’eau potable, la construction de daaras, de mosquées et de morgues, l’aide aux orphelins, etc.
Car c’est Dieu qui donne à travers nous. Ma limite pour faire plus, c’est le manque de soutien financier.
Vous avez notamment contribué à la réalisation de puits dans plusieurs localités. Que représente pour vous l’accès à l’eau dans une communauté ?
Dans l’Islam, l’aumône de l’eau est une aumône continue, recommandée à plus d’un titre. La réalisation de puits s’inscrit donc dans ce principe.
J’ai souvent pleuré lors des inaugurations des puits, en voyant le contentement des populations. À ce jour, plus de 100 puits ont été réalisés dans toutes les régions du Sénégal.
Vous soutenez également des projets communautaires, notamment dans la construction ou la réalisation de mosquées. Quelle place ces initiatives occupent-elles dans votre conception de l’action sociale ?
Tout ce que je fais est sous le prisme de la religion. La mosquée est la maison de Dieu. J’ai donc toujours rêvé de mener cette action sociale. On espère pouvoir en construire désormais une tous les ans, avec l’aide de donateurs.
Parmi toutes les actions que vous avez menées ces dernières années, y a-t-il une réalisation dont vous êtes particulièrement fière ? Pourquoi ?
Depuis petite, ce qui me touche le plus et l’action sociale que j’aime le plus personnellement, c’est de donner à manger. Mais j’évite toute fierté ou autosatisfaction. Car c’est Dieu qui donne à travers nous.
Derrière ces différentes actions, il y a beaucoup de temps, d’énergie et de mobilisation. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer, malgré les difficultés ?
C’est en effet très difficile. Ce sont des années sans dormir, avec beaucoup de stress. Mais donner est mon bonheur personnel.
Je veux être au maximum du maximum au service du Créateur, à travers ses créatures.
Comment parvenez-vous à mobiliser des partenaires, des donateurs et des citoyens autour de vos initiatives ?
Nous n’avons pas de partenaires. De 2021 à 2024, je faisais des collectes sur les réseaux sociaux et dans les médias. J’ai écrit à toutes les entreprises, organisations et ambassades, sans succès.
Depuis 2025, je me suis retirée des réseaux sociaux, mais une poignée de donateurs continuent de faire des dons pour les enfants atteints de cancer.
Pour le reste des projets, je sollicite une poignée restreinte de donateurs. La donatrice principale est toujours l’une de mes cousines.

Une rencontre, un enfant ou une famille a-t-il particulièrement marqué votre parcours et changé votre manière de voir l’engagement social ?
En mars 2021, le jour de mon anniversaire, j’étais à l’oncopédiatrie pour être avec les enfants atteints de cancer. J’ai vu une petite fille avec une grosse tumeur dans le dos. Depuis ce jour, je ne dormais plus et je n’avais de cesse de la sauver. Mais elle est décédée lors de son opération, en juin 2021.
J’ai donc dû aller à la morgue pour lui dire au revoir. C’est l’événement de ma vie sociale qui m’a le plus marquée. Pour tous les enfants atteints de cancer que nous n’avons pas pu sauver, je connaissais leur nom par cœur.
Les enfants atteints de rétinoblastome, un cancer de la rétine, donc de l’œil, avec tout le visage déformé, cela ne s’oublie pas.Cette cause m’a marquée au fer rouge et m’a changée pour toujours.
En tant que femme engagée dans l’action sociale, quels obstacles avez-vous rencontrés et comment les avez-vous surmontés ?
En étant une femme sur les réseaux sociaux, j’ai été très exposée et cela n’a pas été facile. Mais on s’est mis sous la protection divine.
Quelle place les femmes peuvent-elles davantage prendre dans les initiatives sociales, humanitaires et communautaires au Sénégal ?
Ce qui m’a étonnée dans cette cause des enfants atteints de cancer, c’est qu’on a plus d’hommes engagés à nos côtés que de femmes.
Pourtant, nous, les femmes, nous sommes les mères, les sœurs, etc. Les femmes doivent davantage s’engager sur les causes touchant les enfants atteints de cancer et les enfants malades en général, et dans le long terme.
Si vous pouviez faire passer un seul message à l’occasion de ce mois de Septembre en Or, quel serait-il ?
Septembre est le mois consacré, dans le monde, aux enfants atteints de cancer. Cette cause mérite le même engouement et le même engagement qu’Octobre Rose. Les particuliers, faites un don.
Les entreprises et les organisations, venez nous accompagner sur le long terme.
Quels sont aujourd’hui les prochains combats ou projets que vous souhaitez porter avec EntreAide Sénégal ?
Les projets sont de construire davantage de morgues, de mosquées, de daaras et de puits partout au Sénégal, chaque année.
Enfin, quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes femmes qui souhaitent, elles aussi, s’engager et agir concrètement pour leur communauté ?
Dans nos pays en voie de développement, beaucoup de personnes et de zones géographiques ont besoin d’aide. Toute personne, toute jeune femme peut donc s’engager.
La plupart de nos donateurs étaient des jeunes qui donnaient 1 000 FCFA par mois.
Ce que j’ai appris, c’est que ce ne sont pas les nantis qui aident le plus les autres, en général. Dans nos actions sociales, c’est le cœur qui donne.
Il faut juste y croire, s’engager de manière éthique et digne, et être ancrée dans ses principes et ses valeurs.
Propos recueillis par la Rédaction

