Khadija ELMADMAD, « je suis une « self-made-woman et une globe-trotteuse »

Avocate, consultante internationale ,  médiatrice pour la paix,spécialiste en droit de la migration, la marocaine  Khadija Elmadmad revient dans cet entretien sur les droits des migrations, les droits des femmes en Afrique ainsi que leur implication dans les processus de paix.

Qui est Khadija Elmadmad ?

Je suis marocaine, Professeur de Droit, Avocate, Consultante internationale et médiatrice pour la paix. Je suis spécialiste en droit de la migration, en études africaines et dans les modes alternatifs de résolution des conflits.

Je pense que je suis une « self-made-woman » et une globe-trotteuse.

A 15 ans, j’étais la première fille de la famille à quitter ma ville natale, Oujda, pour aller faire des études secondaires en Anglais à Casablanca. J’ai alors appris à être indépendante, responsable et ouverte sur le monde. Depuis, je n’ai cessé de me déplacer à l’intérieur du Maroc et à l’étranger.

J’ai suivi diverses études et j’ai obtenu différents diplômes et certificats : une Licence en Sciences Politiques et une licence en littérature anglaise de l’Université de Rabat, un certificat en droit public, un Certificat en Relations Internationale et un Doctorat de 3ème cycle en droit diplomatique de l’Université de Casablanca. 

Je suis allée en Angleterre après pour un Master en Etudes Africaines grâce à une bourse anglaise « Chevening », dans un programme de récompenses internationales du gouvernement britannique visant à former des leaders mondiaux.  J’’étais l’une des premières personnes marocaines à avoir bénéficié de ce programme et aussi à avoir été diplômée en études africaines de deux prestigieuses institutions de l’Université de Londres : La School of African and Oriental Studies (SOAS) et la London School of Economics (LSE), à une époque où très peu de juristes et politologues marocain(e)s s’intéressaient aux études sur l’Afrique.

Pour mon Doctorat d’Etat, j’ai opté pour la migration, une spécialisation qui était assez peu investie. Ce doctorat a été préparé au Maroc et en Angleterre, sous la direction de deux grands spécialistes du droit et de la migration : le Professeur, Doyen et Recteur Mohamed Bennani à Casablanca et le Docteur Barbara Harrell-Bond, la Directrice alors du Programme des études sur les réfugiés de l’Université d’Oxford.

Mon passage à l’Université d’Oxford et ma collaboration avec le Docteur Barbara Harrell-Bond, une femme exceptionnelle, très célèbre par ses recherches et écrits sur la migration involontaires et connue par son grand soutien aux chercheurs africains, était une véritable école pour moi. Ils m’ont permis de côtoyer les spécialistes de migration et ont impacté ma carrière et mes écrits.

Après mon retour au Maroc, je suis restée en contact permanent avec Oxford. Mon premier livre sur « Asile et réfugiés dans les pays afro-arabes » a été préfacé par le Dr. Barbara Harrell-Bond en 2002. Son décès en Juillet 2018 était une grande perte. Je lui rends un grand hommage.

Pouvez-vous revenir sur votre brillant parcours ?

J’ai eu la chance d’avoir parcouru le monde comme enseignante et comme formatrice et d’avoir travaillé en Afrique, en Amérique, en Asie et en Europe. Je suis intervenue comme enseignante, conférencière et consultante dans plus de quarante pays.

J’ai  dispensé des cours et séminaires dans plusieurs universités marocaines et des institutions et des programmes de grande renommée tels : l’Institut des Nations Unies sur Globalisation, Culture et Mobilité », Sciences Po à Paris,, le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) sur la migration (Migrinter) de Poitiers,  l’Institut Universitaire Européen à Florence,, la World University,   à Graz et à Viennes, l’Université Sophia au Japon, l’Université d’Oxford en Angleterre, parmi d’autres.   

J’ai été experte et consultante pour plusieurs organisations nationales et internationales gouvernementales et non gouvernementales : l’ONU, l’UNESCO, l’OIT, l’OIM, l’ONUDC, le HCR, le CICR, La Ligue Arabe, l’Union Africaine, l’Union Européenne, l’Académie du Royaume du Maroc ainsi que pour des ministères et d’organismes marocains.

J’ai pris part à la rédaction de quelques documents de l’ONU et j’ai été observatrice des élections présidentielles et législatives en Afrique.                                

J’ai publié en Arabe, en Français et en Anglais sur le droit, la migration, les réfugiés et les personnes déplacées, les droits humains en général et les droits des femmes et des enfants en particulier, le droit international humanitaire, le dialogue des cultures et la médiation, entre autres.

J’ai été Directrice ou responsable de certaines institutions telles : le Centre International de l’Enseignement des Droits de l’Homme dans les Universités (CIEDHU) de l’Institut International des Droits de l’Homme Cassin basé à Strasbourg en France, l’Institut pour les Droits Humains et le Développement en Afrique (IDHDA) de Banjul en Gambie, l’Association Internationale pour les Etudes sur la Migration Forcée (IASFM) de l’Université d’Oxford en Angleterre ou le Réseau UNITWIN-UNESCO (jumelage des universités du Nord et du Sud) sur la migration forcée.

J’ai été Titulaire de la première Chaire UNESCO internationale sur « Migration et Droits Humains » qui était installée à l’Université Hassan II Casablanca -Ain Chock et qui a conduit une série d’activités en relation avec la migration et les droits des migrants.

Pouvez-vous vous revenir sur l’état des lieux des droits des migrants ?

Le droit applicable à tous les migrants est le droit de la migration. Il englobe deux composantes : le droit qui organise la migration et sanctionne toute migration non autorisée et le droit qui protège les migrants ou droit des migrants.

Le droit de la migration a été et reste toujours la branche pauvre du droit. Partout dans le monde, malgré le grand besoin, peu de juristes (théoriciens comme praticiens) se sont intéressés à cette spécialisation. Jusqu’à très récemment, seules quelques associations et peu d’acteurs de la société civile s’activaient à défendre les migrants et leurs droits.

Le Maroc est l’un des rares pays à s’intéresser à la discipline dès les années 1990. Depuis, des études et des recherches ont été conduites en droit de la migration et des cours ont été organisés sur la thématique dans le pays, surtout à la Faculté de Droit de Casablanca, en collaboration avec l’Université d’Oxford et d’autres universités et organismes spécialisés.

L’installation de la première Chaire de UNESCO sur le droit de la migration à l’Université de Casablanca a permis de développer encore plus l’enseignement, la recherche et les publications en rapport avec le droit de la migration, notamment l’une des premières recherches sur le droit de la migration et les droits des migrants : l’ouvrage   collectif « Les migrants et leurs droits au Maghreb » publié en 2004 en collaboration avec l’UNESCO.

En 2012, un Centre UNESCO « Droits et Migrations » (CUDM) a été créé à Rabat par un groupe de juristes universitaires et praticiens et m’ont confié la direction de ce centre. Le CUDM a entrepris des activités multiples .

Les droits des migrants ont connu un développement à travers l’histoire de l’humanité. Depuis la moitié du XXème siècle surtout, plusieurs traités, conventions, chartes, déclarations et autres instruments juridiques ont été élaborés au niveau international (universel et régional) et des législations nationales ont été promulguées par certains Etats.

En décembre 2018, deux Pactes internationaux importants sur la migration et les droits des migrants. Ont été adoptés par les Nations Unies : Le 10 décembre 2018 le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières et Le 17 décembre 2018 le Pacte mondial sur les réfugiés. J’ai eu avantage de participer aux « side events » organisés en marge de la conférence des Nations Unies qui a entériné le premier pacte à Marrakech et d’intervenir sur les droits des migrants et spécialement sur les femmes migrantes.

Au Maroc, les droits des migrants ont connu un tournant positif avec l’adoption en 2013 de la nouvelle politique marocaine d’immigration et d’asile (NPMIA) qui a abouti à la régularisation de 50.000 migrants et migrantes en situation irrégulière en 2014 et en 2016 (dont un grand nombre sont issus de l’Afrique). Parallèlement, plusieurs associations de migrants et de défense des droits des migrants ont vu le jour dans le pays. Il existe même un syndicat des migrants au Maroc.

Cependant, la théorie est loin de la pratique : les droits des migrants ne sont pas toujours garantis partout. Le déni des droits des migrants se généralise de plus en plus actuellement et dénote des limites de la mise en application des textes relatifs aux droits humains des migrants.

Avec la pandémie Covid-19, les souffrances des migrants se sont intensifiées.  Une nouvelle catégorie de migrants est apparue, ce que j’appelle « les réfugiés de Covid ». Ce sont des citoyens et des résidents permanents qui se sont déplacés à l’étranger pour de courtes durées (pour le travail, le tourisme ou r autres raisons) et qui se sont trouvées bloquées à l’étranger après la fermeture des frontières et l’annulation des vols. Certains Marocains, réfugiés de Covid, sont coincés à l’étranger jusqu’à présent.

Deux heureux événements ont concerné la migration et les droits des migrants au Maroc et en Afrique récemment. Tout d’abord, le pays est devenu leader de la migration en Afrique et il en charge de l’Agenda de la migration de l’Union Africaine. Ensuite, l’Observatoire Africain des Migrations (OAM) a été installé comme une instance de l’Union Africaine à Rabat, le 18 décembre 2020. Cette création va surement favoriser une gouvernance éclairée et équilibrée des migrations africaine, respectueuse des droits des migrants.

Quelle lecture faites-vous sur les droits des femmes en Afrique ?

Les droits des femmes en Afrique varient d’un pays à un autre et d’une culture à une autre. L’Afrique possède plusieurs instruments de droits humains qui engagent les Etats signataires à protéger les droits des femmes, notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et le Protocole de Maputo.

La grande partie des Etats africains ont aussi ratifié la majorité des instruments universels protégeant les droits des femmes, plus particulièrement la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ou CEDAW.

De plus, un grand nombre d’Etats africains ont promulgué des législations nationales et ont institué des mécanismes pour la mise en application des instruments protégeant les droits des femmes.

Cependant, malgré tout cela, les droits des femmes restent bafoués presque partout dans le continent et il n’existe pas un seul pays africain qui puisse s’ériger en modèle du respect effectif des droits des femmes. Plusieurs traditions et pratiques discriminatoires religieuses ou autres posent obstacle au respect des droits des femmes dans le continent.

Au Maroc, les droits des femmes ont connu une certaine évolution depuis les années 2000. Plusieurs législations ont été modifiées afin de garantir plus de droits aux femmes : le Code de la famille, le Code de la nationalité, le Code pénal, le Code électoral etc. Mais beaucoup reste encore à faire pour garantir effectivement les droits des femmes marocaines.

Il faudrait tout d’abord que les femmes connaissent leurs droits pour les revendiquer. Malheureusement, un grand nombre de femmes sont analphabètes et doivent tout d’abord avoir accès à l’éducation afin de sauvegarder leurs droits.

Que pensez-vous de l’implication des femmes dans les processus de paix en Afrique ?

J’ai toujours été convaincue que la paix ne peut se faire sans les femmes et que leur contribution à la résolution des conflits est une nécessité. Il est à constater que très peu de femmes sont à l’origine des conflits et rares sont celles qui prennent part aux guerres et aux violences.

Alors qu’à travers l’histoire, les femmes ont été médiatrices pour la paix et ont contribué largement à la résolution des conflits, elles ont été exclues graduellement de la participation aux processus de paix en Afrique et ailleurs.  C’est pour leur rendre justice que le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté à l’unanimité le 31 octobre 2000 la résolution 1325 sur le droit des femmes, la paix et la sécurité. Depuis, plusieurs réseaux et groupes de femmes se sont formés pour revendiquer l’implication des femmes dans la prévention et la résolution des conflits à tous les niveaux : international (universel et régional), national et aussi local. Presque toutes les régions du monde possèdent actuellement de réseaux de femmes médiatrices pour la paix : l’Afrique, le Monde Arabe, l’Europe, l’Amérique, la Méditerranée, le Commonwealth etc.

Dans notre continent, le Réseau des médiatrices africaines, FemWise-Africa, a été établi en juillet 2017 par l’Union africaine avec l’objectif de renforcer le rôle des femmes dans la prévention des conflits et la médiation.

J’ai eu l’honneur d’être la première femme marocaine à être membre de FemWise-Africa en 2018 et à suivre une formation assez poussée en médiation au siège de l’Union Africaine à Addis-Ababa. J’ai assisté à plusieurs réunions de FemWise et participé à quelques missions de ce réseau

Que faudrait-il faire pour mieux mettre à l’aise les femmes d’Afrique au niveau des instances de décisions ?

Certaines femmes africaines ont accédé à des postes de décision dans la politique, dans l’économie et dans l’administration dans leurs Etats et au niveau des instances internationales (régionales et universelles). Mais leur nombre reste limité. De plus, souvent l’accès des femmes aux postes importants est tributaire beaucoup plus de leurs relations familiales, sociales ou leurs allégeances politiques que de leur mérite et compétence. Ces postes sont fréquemment des faveurs accordées aux femmes en échange de leur soumission et leur obéissance. Très peu de femmes indépendantes ont la possibilité d’accéder à des positions stratégiques. Par ailleurs, les quelques femmes qui accèdent aux postes de décision associent rarement d’autres femmes à la prise des décisions.

Je pense que pour une sauvegarde effective des droits des femmes au Maroc comme dans les autres pays africains, il faudrait, d’abord, que les femmes se solidarisent et luttent ensemble pour leurs droits. Il faudrait ensuite informer et sensibiliser toutes les femmes à leur participation nécessaire aux affaires publiques et au développement de leurs nations.

Propos recueillis par Ndeye Maguette Kebe 

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